J’ai aujourd’hui 35 ans. Mes premiers souvenirs d’intolérance aux bruits remontent à l’age de 7 ans. Nous étions autour de la table
avec mes parents et mon frère, et le bruit de mastication que faisait mon père en mangeant m’est devenu insupportable.
Quand je l’ai mentionné, mon père l’a dans un premier temps très mal pris et n’a plus voulu me parler pendant quelques jours. Je m’en
voulais beaucoup et je me sentais dans une grande détresse, d’autant plus que les symptômes empiraient. Ce simple son provoquait chez moi un fort sentiment de colère contre la personne qui
l’émettait.
Ma mère me disait qu’elle aussi était gênée par ce bruit, mais qu’il ne fallait pas faire attention et que dans tous les cas il était
hors de question que je n’assiste pas aux repas familiaux et aux invitations chez leurs amis à manger. Je ne me sentais pas comprise et pire encore même pas crue dans l’intensité de ma
souffrance : il s’agissait d’un caprice ou bien j’exagérais uniquement pour que l’on s’occupe de moi.
Les repas étaient devenus pour moi un enfer, une véritable torture. Et il était maintenant devenu tacite que je n’avais pas le droit
d’en parler, ni de me plaindre, et encore moins de le montrer en serrant les poings ou par quelque attitude extérieure. Quand je sortais enfin de table j’allais pleurer dans ma chambre pour
évacuer toute la tension nerveuse accumulée.
Je me sentais profondément incomprise et en même temps honteuse d’être comme ça. Très coupable aussi d’avoir fait du mal à mon père
que j’aime beaucoup parce que je me suis focalisé sur sa façon de manger. Mais je n’étais pas au bout de mes peines…
Petit à petit le son de ma mère qui parlait la bouche pleine me devint lui aussi très désagréable à entendre, pas comme la mastication
bruyante de mon père, mais tout de même difficile à supporter. Ces émotions restaient cantonnées au cercle familial et les bruits de bouche des autres personnes m’étaient bizarrement eux
totalement supportables.
Au collège, plusieurs années après, je me suis aussi rendue compte avec effroi que je ne supportais pas non plus entendre les autres
mâcher bruyamment leur chewing-gum. J’ai alors commencé à chercher tous les moyens de m’installer le plus loin possible de ceux que j’avais repérer comme des danger pour mon bien être et même
pour ma scolarité même. Effectivement, plus moyen de me concentrer avec ce type de bruit à mes oreilles, même faible. Je me souviens de l’épreuve de philosophie au bac, pourtant l’une de mes
matières principales et qu’en plus j’aimais beaucoup. Je m’assoie à la place au deuxième rang qui m’était désignée et là horreur, je me rends compte que la fille au premier rang mâche du
chewing-gum de la pire manière qui soit pour moi, en faisant du bruit ! Impossible de me focaliser sur autre chose que ce son mouillé et qui claquait comme un coup de fouet à mes oreilles.
J’avais tellement honte qu’il était hors de question pour moi de lui demander le poser son chewing-gum, j’étais pétrifiée et la panique montant en moi au fur et à mesure que le temps passait et
que je n’étais même pas capable de lire et comprendre le sujet de la dissertation philosophique. Mon esprit était comme embrouillé, la souffrance et la peur me paralysaient complètement. J’avais
envie de partir, mais ça voulait dire un zéro dans ma matière principale, et donc mon bac raté. Heureusement pour moi (et malheureusement pour elle), la fille est partie au bout d’une heure sans
avoir écrit une ligne. Il me restait trois heures pour rédiger et là plus aucun problème d’un coup, tout était redevenu clair dans ma tête, les idées venaient facilement et s’enchaînaient
logiquement.
Durant toutes ces années, lors du repas familial, je me promettais que je serais partie de chez moi le jour de mes 18 ans maximum, et
que plus jamais alors je ne m’infligerai ce type de supplice.
J’ai donc arrêté les études à 17 ans le bac en poche et cherché du travail de façon a être autonome. Je suis partie vivre avec mon
copain et durant un certain temps ce problème c’est considérablement atténué. Lui était souvent absent car il travaillait souvent de nuit ou sortait avec ses copains, je mangeais souvent seule.
Il n’y avait plus que les gens qui mâchaient bruyamment du chewing-gum m’importunaient, et c’était devenu même supportable sur une courte durée (moins d’une heure).
Lorsque cette histoire c’est terminé j’ai emménagé dans la maison de mes grands-parents en attendant d’avoir un logement à moi. Comme
j’ai rencontré le futur père de mes enfants à cette époque, nous avons emménagés ensemble.
Nous sortions beaucoup et comme j’avais plus de besoin de sommeil que lui, je me suis rapidement sentie très fatiguée. Un matin,
encore dans un demi-sommeil, j’entends un bruit répétitif clic, clic, clic… Au bout d’un temps je suis tellement énervée par ce bruit que je me lève et je comprends qu’il s’agit des clics de
souris du premier ordinateur que j’ai eu chez moi. De cet instant, je n’ai plus supporté les clics de souris de mon (maintenant ex-) mari.
D’autre part, il s’avère que son père partageait avec le mien, outre le goût de la bonne chair et un bon appétit, cette façon de
mastiquer avec la bouche ouverte et en faisant claquer sa langue et ses lèvres bruyamment. Pourtant je le trouve très sympathique ce monsieur à part ce « détail ».
J’ai eu le bonheur d’avoir deux enfants, mais je me sentais de plus en plus fatiguée par les trop courtes nuits, par la nécessité
d’être productive au travail. Pour mon malheur, les repas avec sa famille tout comme avec la mienne ont commencés à être fréquents. Je ne pouvais plus m’isoler pour pleurer, il fallait s’occuper
des petits. Et eux comprenaient manifestement que quelque chose n’allait pas, ils pleuraient de plus belle.
C’était redevenu horrible pour moi, et je ne tenais même pas ma promesse faite à moi-même de ne plus jamais accepter de me retrouver
dans cette situation. Mais comment expliquer la torture que je vivais, alors que mes premières tentatives enfant se sont soldées par des échecs de la communication et une culpabilité accrue qui
se rajoutait à une douleur morale déjà insupportable.
J’avais totalement perdue confiance dans la capacité des autres à me témoigner de l’empathie et de la compréhension sur ce sujet et la
honte que je ressentais était forte, je me sentais « pas normale », pas comme les autres, et en tout cas pas comme « j’aurais dû » être.
Des sentiments dépressifs se sont progressivement installés, je me sentais bloquée, prise au piège sans pouvoir me défendre. Dans les
transports en communs, j’étais toujours en tension, à la recherche d’un éventuel chewing-gum, rien que l’odeur me dégoûtais et me donnais envie de vomir. J’ai connu des douleurs au ventre si
insupportables que j’en perdais connaissance, je sais maintenant qu’il s’agissait de crises d’angoisse.
Au travail, les bruits de ma chef, juste derrière moi qui tapait à toute allure sur son clavier alors que je me sentais à bout de
force et minée par la peur de ne plus y arriver tellement mon épuisement physique et mental était grand. C’était nouveau ce bruit là ! Je n’y avais jamais prêté attention avant, et pourtant
elle tapait bien de la même façon.
Mon médecin généraliste m’a prescrit des anti-dépresseurs, mais ça allait de pire en pire, il augmentait les doses, changeait de
molécule, mais rien n’y faisait. Je me sentais sombrer. Je perdais confiance en la vie, en moi et en les autres. Et je ressentais le bruit comme envahissant, et mes réactions s’étendaient à
d’autres sons, de plus en plus. La sonnerie du téléphone, les coups de marteau, les cris des enfants, les reniflements, même la respiration des autres me devenait intolérables. Je me disputait
souvent avec mon mari, et je n’avais pas non plus réussit à trouver les mots juste pour lui faire comprendre l’intensité de ma douleur.
Un jour, j’ai voulu être certaine que j’aurais le courage d’en finir, vivre une vie entière comme ça était impossible, je n’arrivais
plus à m’occuper sereinement de mes enfants, je m’en voulais horriblement.
A l’époque j’ai tenté de lancer un appel à l’aide sur un forum de discussion. Pas de chance c’est un troll le premier à m’avoir
répondu concernant un post, le premier post de ma vie sur le net. Il m’a répondu d’un ton ironique qu’il y avait beaucoup de malheur de narrés dans ce genre de forum et que moi je venais me
plaindre de bruits ! De simples bruits ! Voilà, j’étais en fait qu’une égoïste, qui ne pensait qu’à moi.
En écrivant c’est lignes c’est très très dur pour moi, je suis en pleurs. Tout ce que j’écris ici a été une telle épreuve, une telle
souffrance, et cette impression de me sentir seule, totalement seule même (et surtout) entourée d’autres personnes. Comme si la communication était brisée, comme si je ne pouvais pas leur faire
comprendre l’intensité de l’horreur que je vivais.
Ces sons me transperçaient le crâne, me détruisent. Quand j’étais enfant ma mère me reprochait d’exagérer, d’employer des mots trop
forts pour décrire ce que je ressentais, et bien non ce ne sont pas des mots trop fort. Quand même la perspective de la mort devient douce par rapport à cette torture mentale, quand la première
comparaison qui me vient à l’esprit c’est d’être brûlée vive et de vouloir en finir au plus vite même si ça doit être sans retour, et bien je pense que les mots « torture »,
« insupportables », « souffrance extrême » ne sont pas trop forts !
J’ai été hospitalisée pour grave dépression. J’ai pris un petit studio sur Paris pour me reconstruire. Au bout de six mois ça allait
mieux, au bout d’un an très bien, tellement bien que j’ai pu arrêter les médicaments et que même en les arrêtant, les bruits devenaient supportable. Pas agréables ni même neutres, mais tolérables
sur une courte durée. J’ai arrêté d’être focalisé sur les sons.
J’ai rencontré quelqu’un, et au début j’ai été sur un petit nuage de bonheur. J’avais besoin de temps pour me reposer, pour m’occuper
de mes enfants, mon travail était très prenant, j’avais des amies qui comptent beaucoup pour moi, ma famille aussi. Il m’en voulait énormément de ne pas être assez disponible pour lui. Malgré mes
efforts et le sacrifice de mon sommeil, malgré d’autres sacrifices, la vie en commun était source de conflits continuels. J’ai rechuté, et un nouveau bruit est apparu sur ma « liste
noire », un bruit auquel je n’avais jamais pensé mais qui a littéralement plongé ma vie dans un cauchemar sans fin. Je ne supportais plus les bruits de conversation, de télévision, bref,
tous les bruits habituels qui concernent aussi bien le dehors que mon appartement très mal isolé. J’entendais les conversations à voix normale de mes voisins, leurs enfants qui se réveillaient la
nuit, absolument tout. Par rapport à mon enfance, il y avait les lecteurs mp3, une grande aide pour moi. Je suis même obligée de le mettre au travail, et fort sinon je ne pourrais plus travailler
de toute façon, il me faut même retravailler les fichiers audios pour que le son soit au maximum. Et j’ai des gros casques anti-bruits aussi chez moi, il m’est même arrivé de les mettre à
l’extérieur : j’en était arrivé à un point ou même le regard étonnés des autres ne me faisait plus reculer. Au moins je ne pouvais pas entendre leurs commentaires.
Je cumulais les protections, boules quies + casque anti-bruit ou mp3 + casques… Je ne voulais pas mettre le son extérieur trop fort
parce que j’avais peur de voir les voisins débarquer en colère à cause du son de ma chaîne-hifi ou de ma télé.
J’ai été longtemps dans un état d’épuisement intense, j’avais pris 20 kilos en 2 ans de vie commune. Après le déménagement de mon ami
en février 2008, je me suis retrouvée seule chez moi, ça a été un peu mieux mais je restais exténuée tout le temps. Au travail j’avais beaucoup de mal avec les cadences, et même en travaillant 10
heures par jour je n’arrivais pas à terminer ce que l’on me donnait à faire.
J’ai craqué il y a deux mois, mais cette fois-ci je suis suivie par une équipe médicale qui m’aide énormément, dont la psychologue que
je vais voir régulièrement et qui m’a beaucoup soutenue. C’est grâce à elle que j’ai repris confiance dans les autres et un peu en mes capacités à leur expliquer ma détresse sans qu’elle soit
niée ou simplement pas comprise dans son intensité.
Après deux mois de repos dans le calme le plus complet je me remets doucement.
Au niveau des bruits ça va un peu mieux, mais je ne suis pas tranquille, je sais que ça peut revenir insupportable à la faveur d’une
fatigue importante.
Voilà pourquoi il est très important pour moi que l’on se réunissent pour s’entraider, même si nous souffrons tous d’une manière
différente de ce problème et avec des intensités aussi très variables.
Je n’ai eu que très peu de contacts à ce jour à ce sujet sur internet et j’ai donc décidé de m’inscrire quand même sur
le groupe yahoo malgré mon anglais approximatif. Mais je n’ose pas poster en anglais plus d’un mot ou deux L
Voyant que le forum créé à la suite d’une longue discussion sur doctissimo à laquelle je n’avais pas participé n’a pas été fréquenté
depuis mon inscription il y a un mois, j’ai fait des recherches. Il y a assez souvent des messages sur le sujet de 4S, mais dans des forums différents (Phobies, Anxiété, TOC, audiologie…), et
aucun site en français sur le sujet.
J’ai lu des messages de mamans qui s’inquiètent pour leur enfant qui se met d’un coup à ne pas supporter les bruits de mastication,
des messages de personnes directement concernées qui souffrent, les messages de proches qui veulent comprendre et qui en souffrent aussi, et quelques messages d’insultes aussi de la part de
personnes qui ne semblent pas avoir compris la souffrance et les difficultés rencontrées par ceux qui sont victimes du 4S.
J’ai songé à moi enfant, et à cette incompréhension voire de rejet de la part de ceux que j’aimais et sur qui je comptais pour me
soutenir et m’aider dans ma douleur. Je me suis dis que si ce trouble avait été connu, la vie aurait été plus facile pour moi à l’époque.
Dans les messages des mamans sur le groupe de discussion il semble que même avec de l’écoute, de la compréhension familiale et avec
l’aide des médecins, il y ai malgré tout augmentation des symptômes avec le temps.
En revanche, quand je pense à tous les enfants ou ados qui vivent ce calvaire au quotidien, je me dis que d’informer leur famille
pourra peut-être leur éviter la honte que j’ai moi-même éprouvée de façon si intense. Je ne sais même pas exactement les effets collatéraux et l’impact sur ma personnalité et ma vie de cette
sensation de torture et d’impossibilité de dialogue que j’ai expérimenté.
Je suis une petite trouillarde et même si j’ai effectué moi-même la traduction et compilé les informations des sites anglais sur le
sujet j’avais peur de les mettre en ligne parce que je n’ai aucune idée des limites du droit international sur ce point. Je craignais d’avoir des problèmes de droits d’auteurs à cause d’un site
qui avait nécessité chez moi un investissement en temps important et sur lequel je ne veux en aucun cas toucher le moindre centime, directement ou indirectement.
J’ai hésité, mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas me dire que je ferme les yeux sur la souffrance de tant de personnes pour
une raison pareille.
Je ne sais pas ce que ça donnera, si le temps que j’ai passé sur ce blog pourra un jour aider quelqu’un, mais je l’espère
sincèrement.
Véronique.